Retour anticipé


            La pandémie a plongé le monde dans une situation aussi inattendue qu’exceptionnelle, personne n’est épargné, je ne vous apprendrai rien à ce sujet.

            Le voyage s’est temporairement endormi alors que j’étais à Lille et m’apprêtais à quitter la France le lendemain. Je suis donc retournée sur mes pas et j’ai parcouru les 600 kilomètres me séparant de mon lieu de confinement dans un temps record.

            Je commencerai par ces mots ; je vais très bien, le retour n’a pas été de tout repos mais je promets de reprendre la route dès lors que le calme sera de retour ! Pour le moment, laissons les maux de côtés et parlons plutôt des belles choses que j’ai pu croiser avant ce retour anticipé.


L’empreinte de la Grande Guerre

            Je vous ai laissé à Amiens, une ville aux portes des stigmates de la guerre. La Première Guerre Mondiale est un sujet abordé à l’école, certes, mais finalement comme survolé.

            J’ai grandi dans une région de l’ouest, sur des terres où l’on ne s’est pas battu, la région à bien peu souffert en comparaison du Nord… Je ne pouvais pas ignorer ce passé, cette histoire, pilier de notre pays tel qu’on le connait aujourd’hui. Alors j’ai décidé de prendre le temps de comprendre un peu mieux cette empreinte et de m’arrêter dans des musées et des lieux de mémoire.


            Ce n’est pas toujours chose facile de laisser mon vélo et mes bagages sur un parking ou dans la rue, au risque de les voir disparaître… C’est donc en comptant sur la bonne foi des quelques rares touristes d’hiver, en de tels lieux, que je me suis aventurée, sans mon précieux compagnon de route.


            Je découvre le mémorial de Beaumont-Hamel en mémoire des Terre-Neuviens. Il s’agit d’un lieu de bataille tragique, où l’unique régiment Terre-Neuvien connu de tristes heures. Personnellement, j’ignorais parfaitement qui ils étaient. Terre-Neuve est une île aujourd’hui canadienne, à cette époque, tout à fait indépendante ; les Terre-Neuviens avaient formé leur propre régiment, s’engageant davantage malgré leur très petite population afin de ne surtout pas composer avec les canadiens.

Tranchées à Beaumont-Hamel

            Ce terrain appartient maintenant au Canada et ce sont donc de véritables canadiens qui nous livrent l’histoire et nous emmènent à travers d’anciennes tranchées restées en l’état.
            Pour moi, cette visite m’a permis une prise de conscience quant à l’implication des colonies et des pays bien extérieurs à l’Europe. Traverser les tranchées et marcher dans leur sillage est autrement différent qu’écouter notre professeur pourtant passionnant…


            A Vimy, un deuxième mémorial canadien, tout aussi intéressant, se tient. Je m’y suis également rendue, sous un vent très violent et une météo grincheuse, de quoi me plonger plus en avant dans les conditions de vie des poilus.
            Bien différent du mémorial de Beaumont-Hamel, ces tranchées ont été dessinées plus tard pendant la guerre, les techniques de combat avaient évolué. Des kilomètres de galeries souterraines sont creusées améliorant les communications et les techniques d’attaque. La bataille de Vimy, visant à reprendre un point stratégique s’est quant à elle soldée par une « réussite », non sans victimes…

            On peut apercevoir de très nombreux cimetières au sein de cette région. Des cimetières de tous les horizons, les uns alliés sont traités avec un plus bel espace et des pierres tombales sculptées quand les cimetières allemands, bien moins nombreux, sont optimisés et bien plus frugaux. Une croix noire portant le nom, s’il est connu, de quatre soldats allemands, quand une pierre blanche est ornée des symboles de la nation de deux soldats alliés.

Anneau de la Mémoire

            Je me suis rendue dans un troisième lieu de mémoire important, celui de l’Anneau de la Mémoire. Bien différent des précédents, il s’agit ici d’un monument commémoratif érigé au centenaire de la Guerre et donc, on ne peut plus récent. Il jouxte la nécropole nationale Notre-Dame-De-Lorette, un grand cimetière militaire français avec une basilique en son cœur. Cet anneau, aussi impressionnant qu’imposant, est gravé des 579 606 noms des soldats disparus au front Nord-Pas-De-Calais, toutes nationalités confondues, pendant cette guerre.

            Les panneaux dorés, scintillants sous le soleil couchant, exposent cette liste sous mon regard. Je suis perdue, mes yeux parcourent les lignes comme cherchant un repère, un nom, une histoire… Qui sont-ils, qui étaient-ils ? Aujourd’hui, engloutis dans cet inventaire sans fin… Je me sens démunie, la violence est un sentiment qui m’est si éloignée, je ne peux me résoudre à la comprendre. Comment l’homme a-t-il pu, ou bien, peut-il, en arriver là ?


Aujourd’hui, alors que nous vivons des jours tristes, c’est au combien facile d’oublier ce passé pourtant pas si lointain.

Demi tour, on rentre !

            Pensive, plongée dans ces souvenirs, j’avance doucement vers Lille. Loin des réseaux sociaux et des informations, les rumeurs de la pandémie ne me parviennent pas. Je suis loin de connaitre toutes les mesures mises en place jusque là. Je n’ai pas même entendu parler de l’Italie. Je suis ailleurs, simplement. En arrivant à Lille, je commençais à prendre sérieusement conscience qu’il allait être difficile d’atteindre l’Islande mais j’étais loin de me douter qu’en deux jours, je déciderai de faire demi tour suite aux nouvelles …



            Une amie m’héberge à Lille, nous ne nous étions pas vues depuis une dizaine d’années et c’est dans cette ambiance étrange que nous réapprenons à nous connaitre. On s’interroge ensemble, on doute, on attend et puis voilà, c’est décidé, le bouton pause est enclenché. J’ai toujours eu envie de voir la France, Lille n’en fait pas exception, la « grande ville du nord »… Et bien, il me faudra revenir ! Bien que j’ai eu le temps d’apercevoir les friteries et les merveilleux, je n’en ai rien goûté. Les formes de la ville restent un mystère pour moi, seul les contours flous me sont parvenus… Alors c’est promis, je reviendrai !

Les aléas des chemins, quand ça ne passe pas,
il faut décrocher les bagages et porter …

            Empreinte de frustration, je fais mon sac et reprends la route, déterminée à galoper si vite à travers le pays, que je n’aurai ni le temps de penser, ni le temps de comprendre. Je serai en règle et en lieu sûr au plus tôt. Bien entendu, de telles idées cachent en réalité une angoisse à son paroxysme. Moi qui suis bien incapable de transgresser la moindre règle sciemment, je me retrouve dehors lorsque le confinement est imposé. Que vais je dire aux forces de l’ordre ? La vérité, mais comment ? Je m’essaye encore et encore, dans ma tête, reprenant mes discussions intérieures.
            L’inquiétude et le stress ne s’apaisèrent que deux jours plus tard. Deux jours, c’est long. Deux jours d’épuisement moral, alors même que je demandais un effort singulier à mon corps, doublant ou même triplant mes heures journalières à vélo, empruntant à mon sommeil ou bien à mes repas quelques heures de surplus.


            Le premier jour, je traverse des lieux-dits, des villages, des villes. Le constat est le même partout, des files infinies devant les échoppes, tant pis, je ne perdrai pas de ce temps qui m’est maintenant si précieux, je vais grandement me rationner. Dès le matin, le regard des gens a changé, on me demande en criant si je fais des réserves d’eau ou de nourriture, on n’imagine déjà plus que je me trouvais seulement en voyage …
            Durant l’après-midi, j’observe un retour au calme d’heure en heure, les rues se vident, la nuit enveloppe le pays. Le soleil n’a pourtant pas brillé de la sorte depuis des semaines, la plus belle journée qu’il m’ait été donné de voir depuis mon départ, quel paradoxe.

            Je m’endors, comme à mon habitude, dans un lieu de bivouac spécialement choisi afin de n’ennuyer personne. Le lendemain, c’est avec surprise que je reçois la visite du maire de ce petit village « Montplaisir », quelle ironie. Une femme m’aurait aperçue et tout bonnement « dénoncée ». De toute façon, je suis sur le départ, le maire ne semble pas m’accorder beaucoup de crédit, mais peu importe. Je reprends la route en compagnie de mon stress, sentir la peur de ces gens n’aide pas tellement à le contrôler.

            Trois jours de pédalage de folie et me voici de retour à Dreux, chez mes amis Annaëlle et Patrick ! Quel plaisir ! Ce soir pas de stress, pas de peur, pas de dénonciation, je suis au cœur même d’une caserne, bien entourée et je laisse la pression redescendre. Wouah, trois cents cinquante kilomètres en trois jours, alors qu’habituellement je ne prends pas même la peine de compter, cette fois, c’est avec acharnement que je les ai gagnés un à un. Demain, je me repose, une allure telle m’épuise, mon vélo, bien lourd avec tous ces bagages, n’était pas destiné à cet usage…

            Au programme, puzzle, discussion, apéro et puis, finalement, je me laisse embarquer avec Annaëlle à des « activités de fille » ! Oui, vraiment ! Me voila la figure tartinée d’une substance verte qui serait une bénédiction pour la peau. Et puis, ce n’est pas fini, mes cheveux seront également les cobayes d’un henné auburn.
            La tête vidée, je n’ai aucune envie de reprendre la route, mais je ne dois pas repousser. De jour en jour, rentrer sera de plus en plus difficile. Et puis, avec un dernier regain d’énergie, en deux bonnes journées je peux être à destination ! On positive !

            

            

            

            Je n’ai plus peur des amendes, les gendarmes se montrent tout à fait compréhensifs, après tout, j’ai toutes les preuves en ma possessions de ma bonne foi. Je rentre en confinement, et je ne traîne pas ! Pourtant, l’angoisse a décuplé. Une peur nouvelle que je n’aurai jamais pu soupçonner. On m’agresse dans la rue, m’insulte, m’intimide, ou encore on me drague avec forte insistance. « Rentre-chez toi ! », « Vous n’avez pas le droit ! « , « Dégagez », pour les plus polis, relayer les propos des autres ne me semble pas utile. Par une fenêtre, depuis leur jardin ou bien alors qu’ils sont en route pour acheter du pain, la population fait sa loi.Sans connaître la raison de ma présence, sans savoir que je suis bien dans mes droits, je suis jugée, des regards emprunts d’une haine sombre me dévisagent, l’ennui promeut la violence. J’ai peur. Une peur différente, inconnue, cette agressivité montante est nouvelle, je peine à la comprendre.

            Et puis, il y a les désœuvrés qui, seuls, sans compagnie, se morfondent déjà et errent sur leur moto ou dans leurs baskets à la recherche d’une proie. En quelques jours, c’est ce que je suis devenue, un brouillard malveillant s’est emparé de nos rues. Je cours à mon terrier. Je n’ose plus m’arrêter pour m’hydrater ou me reposer, je file et rêve de cette terre d’asile…

            

            J’arrive, je reconnais enfin ! Cette ville ! Cette route ! Ce quartier ! Cette rue ! Et cette maison … Oh, cette maison … J’y suis … Je sens les émotions m’envahir, le sourire qui s’étire sur mes lèvres se tord, je ne sais plus. Je suis heureuse, terriblement heureuse, je sonne et aperçoit ma mère, oui, j’y suis ! Alors tout ce que j’avais réussi à contenir jusque là se brise, je suis heureuse mais l’angoisse se fracasse sur mon visage et les larmes viennent strier mon sourire. C’est fini …

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. famille_caillaud dit :

    Tres très joli, reportage, Mailys,Tres belle leçon d’histoires egalement.Passage émouvant,  surtout à  la fin de ton parcours.Bisous, ma petite fille.🥰🤗Envoyé depuis mon smartphone Samsung Galaxy.

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